Extrait: Notre Année Cachée

Bridger

— Alors, dit Bridger à la fin du déjeuner. Où est donc cette guitare dont j’ai tant entendu parler ?

— Bouge tes grands pieds et je te la montrerai.

Je tirai Jordan de sous le lit et ouvris l’étui d’un geste vif. J’étais bien consciente que je ne pouvais pas dire à Bridger le nom de ma guitare, parce que je l’avais surnommée Jordan comme le joueur le plus sexy de la Ligue nationale de hockey. Or le véritable Jordan était roux, tout comme lui.

Réprimant un sourire, je m’assis sur le lit juste à côté de Bridger, ma guitare sur les genoux, avant de me tourner vers lui.

Il tendit la main pour effleurer les cordes du bout des doigts. Chacune produisit un son doux lorsqu’il la pinça.

Je souris.

— Du nerf, Bridger. Comme ça.

Je grattai la guitare et le son résonna dans la pièce.

— Est-ce que tu viens de me traiter de mauviette ?

La provocation brillait dans son regard de jade lorsqu’il tendit de nouveau la main pour pincer une autre corde, plus fort cette fois.

— Bravo.

Je ne m’étais pas autant amusée depuis très longtemps.

— Bon, je t’ai promis de t’apprendre les intervalles. Alors ce que tu viens de pincer, c’est la corde du ré. Chante avec moi.

Je chantai sur la note.

— Bon sang, Psycho. Tu ne m’avais pas dit qu’il faudrait chanter.

— C’est juste une note. Allez, donne-moi un ré.

Ses oreilles rosirent, mais il chanta néanmoins la note avec moi.

— Oui ! Tu vois, c’était facile. Maintenant, nous allons monter d’une octave.

Je chantai un ré plus aigu, mais Bridger se dégonfla.

— Un vrai mec ne peut pas chanter une telle note, se plaignit-il.

— N’importe quoi. Eric Clapton en est capable, et on ne peut pas mettre en doute sa virilité. Bref, est-ce que tu entends que je suis passée à l’octave supérieure ? Mais que c’est toujours un ré ?

— Bien sûr, je l’entends.

— Bon. Maintenant, tu vois ce point ?

Je désignais une incrustation sur le manche.

— Il sépare la corde en son milieu, depuis le chevalet jusqu’à l’endroit où elle s’enroule autour de l’engrenage. Alors écoute, d’abord…

Je jouai un ré simple en pinçant la corde.

— Maintenant, pose ton doigt ici.

Bridger appuya la corde contre la frette au repère de la douzième case, puis je la grattai de nouveau. Le son produit était plus aigu d’une octave.

— Réééé…. chantai-je avant de repousser son doigt d’une pichenette. Réééé, repris-je, une octave plus bas. La moitié de la corde, un taux d’oscillation deux fois plus élevé. Le solfège, ce n’est rien de plus que des maths basiques.

Il me dévisageait et la pièce devint silencieuse autour de nous.

— C’est franchement cool, Psycho. Et tellement plus clair que nos manuels pourris. Mais maintenant, je veux t’écouter jouer.

— Jouer… quoi ?

— Une chanson. J’ai envie d’en écouter une.

— Hmm… peut-être. Si tu m’accordes une petite faveur.

Il croisa les bras et je fus momentanément distraite par la courbure de ses avant-bras musclés.

— Une faveur ? Combien ça va me coûter ?

— Eh bien… j’aimerais que tu arrêtes de m’appeler Psycho !

J’étais consciente d’être un peu ridicule en rejetant ce surnom. Mais l’année qui venait de s’écouler m’avait rendue sensible à tout ce qui avait, de près ou de loin, une connotation inquiétante.

— Bien sûr. C’est tout ? demanda-t-il en haussant les sourcils.

Je répondis par un hochement de tête.

— Aucun souci, Mademoiselle Scarlet. Maintenant, joue-moi une chanson.

J’avais les mains un peu moites et je dus les essayer contre mon jean. Je n’avais pourtant aucune raison de me sentir nerveuse, car j’avais passé d’innombrables heures d’insomnie à jouer comme si ma vie en dépendait. Quand personne au lycée ne vous parle et qu’un véritable drame se joue dans votre foyer, il n’existe aucun meilleur passe-temps que la musique. Mais j’avais terriblement envie de l’impressionner.

Je m’éclaircis la voix.

— Bon. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Propose-moi un genre musical.

Son sourire illumina toute la chambre.

— Un classique du rock ?

Je passai la sangle de ma guitare par-dessus ma tête et vérifiai qu’elle était bien accordée, avant de me lancer dans une reprise de Sweet Home Alabama, de Lynyrd Skynyrd. Avec le riff caractéristique de l’intro, je savais qu’il serait épaté. Et je la connaissais sur le bout des doigts pour l’avoir déjà jouée une centaine de fois.

Je n’avais pas vraiment besoin de regarder le manche, mais par timidité, je gardai les yeux rivés sur les frettes. Après les premières mesures, toutefois, je commençai à me détendre et à me laisser porter par la musique.

À la fin de la chanson, j’attendis que la dernière note s’estompe avant de lever la tête vers son visage, incapable de l’éviter plus longtemps. Les grands yeux de Bridger, vert foncé comme la couleur que prend la mer avant une tempête, traduisaient sa stupéfaction.

— Bon sang, Scarlet, murmura-t-il. Tu m’impressionnes.

Mes joues retrouvèrent aussitôt leurs couleurs. Je fis mine de me concentrer sur la sangle de la guitare pour la retirer de mes épaules, mais je m’embrouillai et la lanière s’emmêla dans mes cheveux.

— Aïe, me récriai-je.

Bridger tendit la main pour me détacher et je sentis mon statut dégringoler directement de « plutôt cool » à « ringarde finie ». Mais alors que je me reprochais ma maladresse, je remarquai un phénomène étrange. Bridger avait repoussé sur mon épaule mes cheveux emmêlés, mais sa main restait posée sur moi, me réchauffant la peau. Puis ses doigts me caressèrent la joue. Je levai les yeux vers les siens et vis qu’il me dévisageait attentivement.

Avec une lenteur extrême, il se pencha. Ses lèvres effleurèrent subtilement les miennes et j’en eus la chair de poule. Mais il ne s’agissait pas d’un vrai baiser. Ses lèvres restèrent suspendues au coin de ma bouche, une partie de mon corps que je n’aurais jamais crue aussi sensible.

— Ça va ? murmura-t-il, ses lèvres si proches que je pouvais sentir les mots vibrer sur ma peau. Je te trouve un peu difficile à cerner.

Ça va plus que bien ! Mais je ne faisais pas suffisamment confiance en ma voix pour lui répondre. Je tournai imperceptiblement la tête vers lui en espérant qu’il comprendrait, tout simplement. Mon cœur cognait contre mes côtes lorsque sa bouche trouva la mienne. Les lèvres de Bridger étaient douces et souples. À leur contact, une délicieuse chaleur se propagea dans ma poitrine.

Il passa son bras autour de moi, puis il détacha ses lèvres des miennes et chuchota :

— J’avais envie de faire ça depuis le premier jour où tu t’es assise à la table du déjeuner.

Quand il m’embrassa de nouveau, je me laissai aller dans ses bras. Ses lèvres s’écartèrent et sa langue glissa lentement sur la mienne. Un faible gémissement de plaisir s’échappa du fond de ma gorge, mais ce n’était pas le moment de me sentir gênée.

Tout enveloppée de bonheur, je me rendis vaguement compte que Bridger avait retiré la guitare de mes genoux pour la poser sur le lit de Katie. Nous étions toujours assis l’un à côté de l’autre sur mon lit lorsque Bridger passa une main sous mes genoux pour me hisser sur ses cuisses. À présent, nous nous trouvions presque l’un en face de l’autre. Ses grandes mains me réchauffaient le bas du dos et ses baisers redoublèrent. Je laissai mes doigts explorer les muscles fermes de ses épaules et la peau de velours de sa nuque avant de s’aventurer dans son épaisse chevelure.

Soudain, l’alarme de sa montre se déclencha.

Bridger interrompit notre baiser en gémissant. Il appuya sur un bouton pour faire taire le bip sonore, puis il passa ses bras autour de moi, posa son menton sur mon épaule et dit à voix basse :

— Brusque retour à la réalité.

Sans un mot, je croisai les doigts derrière son large dos pour m’accrocher à lui.

— Je dois y aller, dit-il.

À regret, je pivotai et fis glisser mes jambes des siennes.

— Je sais.

— Crois-moi, je n’en ai aucune envie…

Il se leva.

— Je peux t’appeler plus tard ?

Je lui répondis par un hochement de tête.

Il se pencha, déposa un léger baiser sur mes lèvres et tourna les talons pour quitter ma chambre.

Une fois seule, je me laissai retomber sur le lit avec un sourire niais, parcourue de frissons. Mes lèvres étaient encore toutes gonflées de ses baisers et j’avais les paumes moites.

Enfin quelque chose de bien dans ma journée !

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